Biennale de Venise : tout sauf la Biennale

Certes, le mot a tout pour être honni : « expérience ».

Le vase du marketing expérientiel déborde du discours pénible des marques qui nous suggèrent des tranches de vie exceptionnelles plutôt que de la consommation, vendent des évènements transformateurs plutôt que de produits, tandis que les programmations culturelles se parent du evil twin ‘immersif’ comme label de garantie d’émotions pour le public.

Pourtant, c’est exactement de cela dont il s’agit, quand je tente de déposer ici, sur ce blog, les impressions voire les sensations qui découlentd’une rencontre avec une œuvre, d’une visite d’expo :  tenter de raconter une expérience humaine et incarnée de l’art – pas l’analyser ou l’expliciter.

Je trouve cet exercice très difficile : après tout, où aurais-je appris à parler d’impressions et de sentiments, de pensées fugaces, d’intuitions, voire de ressentis physiques, quand il s’agit de revenir raconter l’‘après’ expo?  Quels sont les mots pour qualifier l’expérience de l’art si l’on n’adopte pas le ton du sachant, de l’historien, du journaliste, du vulgarisateur, du chercheur ou bien les codes de la communication pour passer des messages calibrés et accessibles ?

En tout cas, la Biennale de Venise est le terrain de jeux parfait pour se prêter à cette tentative.

Déjà, parce qu’elle engage particulièrement le corps, et que l’expérience de la Biennale diffère largement selon les moyens et ressources physiques et économiques de chacun.e

 25 000 pas par jour, il faut pouvoir – et combien de jours sur place ? Des jours financés et soustraits au rythme de la vie habituelle pour pouvoir se consacrer uniquement aux déambulations et aux visites : l’expérience est forcément extra-ordinaire, et ex-cluante.

Se mêle ensuite un cocktail détonnant qui peut faire vriller le cerveau :

  • Venise, qui imbibe tout, fait tout briller différemment, s’insinue dans tous les interstices, entêtante, familière, grandiose. Des milles visions de la beauté par minute à la façon de vivre, la biennale c’est aussi et d’abord et toujours Venise. Elle brouille tout, et il difficile de distinguer les émotions issues de ce milieu des ressentis propres à un moment, une œuvre, seuls.
  • Un foisonnement invraisemblable de propositions artistiques qui désoriente et sème le doute. Que voir absolument ? Que privilégier ? Va-t-on rendre visite à la Pala San Zaccaria de Bellini au risque de louper tel Pavillon ? S’autorise-t-on un coup d’essai ou de zapper cette étape prévue ?

Soumise à une féroce couverture sociale online, qui s’intensifie avec les années, la Biennale peut se présenter sous les atours déprimants du divulgachage (‘han j’ai déjà vu 1000 fois la performance du Pavillon Autrichien avant de prendre mon billet d’avion’) ou du dragon FOMO – cette pression à penser qu’on risque toujours de manquer quelque chose d’exceptionnel en choisissant une expo ou un lieu plutôt qu’un autre. La Biennale est autant dans l’œil du cyclone que ne le sont les foires et les évènements du milieu-marché de l’art, imbibés du marketing expérientiel cité à la toute première phrase de cet article.

Qui peut oublier le bruit de ce monde-là, se plonger totalement dans la célébration de la ville et de ses mondes, et de ceux qu’ouvre la Biennale, est bienheureux.se. Et ultra privilégié.e. Parfois courageux.se.

En 2026, c’est d’ailleurs ce qu’il me semble lire dans le très beau texte d’introduction Koyo Kouoh, la commissaire (décédée en mai 25), de la grande exposition officielle.  Elle parle du contexte ‘physique, météorologique, ambiant et karmique’ dans lequel nous allons rencontrer ses mots et donc les expositions qu’elle projetait. Elle parle de cette petite musique qui persiste sous la cacophonie anxieuse.

Quelle est-elle ?

Cette année, toujours éblouie et toujours critique, j’ai justement trouvé la Biennale à la fois plus accueillante et plus inhumaine que jamais.


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