« Simulacres » : bien de son temps?

Une expo dont on espère qu’elle va soulever le couvercle de la marmite bouillonnante des sujets du moment  – fake news, hyperconsommation des images, intelligences artificielles génératives – que l’on ne voit pas si souvent mis en perspective artistiquement. C’est un défi d’autant plus excitant qu’il faut l’adapter à un lieu d’exposition plutôt réduit (à l’échelle des grandes institutions) et qui veille à ce que sa programmation soit vraiment accessible à des publics jeunes et locaux.

Mais oui, qu’ont à dire les artistes, et pas seulement les neuroscientifiques, les universitaires et les militant.e.s, sur ces thématiques brûlantes ? Comment les vivent-iels et surtout, comment le disent-iels ?

Finalement, l’exposition « Simulacres » prend des chemins de traverse : si toutes les œuvres exposées datent d’après 2006, le parcours propose d’abord une sorte de retour en arrière.

Rejouer le réel

Les artistes contemporains y traitent de questions éternelles, le geste démiurgique de création qui tente de « faire aussi bien que le réel », y compris dans des drapés de marbre (en réalité, de la résine, pour Ryan Gander). On joue à faire semblant –  une fleur n’est pas une fleur, un ballon pas un ballon – et on joue à se faire peur : les gamins-mannequins de Laura Bottereau et Marine Fiquet sont vraiment flippants et Tony Matelli s’amuse à perdre la tête.

On imagine le succès, confirmé à l’échelle de l’exposition par ses deux commissaires, auprès d’enfants et d’adolescents.

A vif

Étonnamment, c’est l’absence du corps dans une œuvre de Dhewadi Hadjab  – pourtant plutôt connu pour ses compositions mettent en scène des modèles dans des intérieurs – qui crée l’illusion : en peignant en trompe-l’œil un mur sur lequel différentes couches de papier peint sont visibles, il se rappelle des strates de sa propre histoire, ses anciennes chambres, les peaux d’identités diverses qui se déchirent et se complètent quand on se met à nu. Je suis touchée. J’ai physiquement le sentiment d’avoir traversé le voile, la surface lisse et réaliste de sa pratique picturale inspirée de la photographie, pour passer du côté rugueux de la personne, sans que personne ne soit là.

C’est le point de bascule avant la suite.

Dhewadi Hadjab 

Surveillance et rêve

La seconde partie nous plonge dans des atmosphères oniriques, optiques avec les projections de Julio Le Parc et les sculptures en miroirs sans tain dIvan Navarro, surréaliste avec les louves romaines articulées en mouvement de Julius von Bismarck.

Il y a toujours un sous-texte à l’illusion : pour Navarro, les puits et les tunnels sans fin habités de néons renvoient à l’enfermement pratiqué au Chili, où il subissait enfant, sous la dictature, les pannes d’électricité orchestrées par le pouvoir. Pour Bismarck, ce n’est rien moins que l’effondrement des civilisations qui se joue dans les mouvements à peine perceptibles procédant à la chute des deux animaux (la sculpture et le spécimen empaillé).

Il y a une profondeur politique, certes, mais comment la lire autrement qu’à travers un cartel ?

Les gestes de magicien filmés par Marine Ducroux-Gazio sont autrement plus directs. Tout comme l’installation de Sarah-Anaïs Desbenoit, vibrante de projections et de sons, autour d’une route et de maisons miniatures.

Le propos de l’expo se dessine ici plus clairement : tout n’est pas une question de vrai ou faux, de crédibilité, de motivations des artistes à simuler. Ici, ce qui nous interroge, c’est plutôt la valeur que nous accordons au faux-semblant. Que sommes-nous prêt.e.s, nous spectateurs, à croire, et pourquoi ? S’il est aussi doux, rassurant, propice aux histoires qu’une maquette cinématographique, alors le simulacre est le support bien-aimé d’un rêve que je produis moi-même, qui me rend créatrice et me nourrit exactement dans la mesure que je déciderai. Autonomie et indépendance de notre rapport à l’œuvre, en temps de propagande.

Il fallait donc mettre à l’épreuve notre patience, maintenir l’attention à travers des débuts ludiques et littéraux, mais aussi très incarnés – sculpture, bronze, dessin, peinture – pour rentrer dans ce « vif » que j’attendais, parce qu’en rapport essentiellement avec nos difficultés à « gérer » l’image, qu’elle soit fixe ou en mouvement.

Réparer la mémoire

La dernière partie semble évidemment bien trop courte, maintenant que l’on a ouvert la porte.

Voici ce que j’étais venue chercher : la façon dont l’intelligence artificielle peut reconstituer des souvenirs perdus, à travers les photos de famille à la fois maladroites et attachantes de Maria Mavropoulo; voire pallier des trous historiques tout en contribuant à des œuvres troublantes de beauté. C’est le cas pour la série de photographies noir et blanc de Mayara Ferrao, devant laquelle le sentiment de se trouver devant des exemplaires anciens est fort, où la connexion avec le passé semble indiscutable – alors que l’artiste s’est inspirée à la fois de documents historiques et des cosmogonies yoruba pour faire créer à l’intelligence artificielle ces images qui semblent tout droit sorties d’archives coloniales. Le sujet n’a rien à voir avec la Colombie, pourtant je me sens plongée dans une atmosphère de réalisme magique, dans L’Amour au temps du choléra. Qu’un excellent prompt IA puisse me connecter à la poésie de Gabriel García Márquez, je ne l’aurais pas cru.

Résister, évoluer, naître

L’étrange fleur-organisme qu’Alice Brygo fait pousser dans un distributeur automatique , les deepfakes devenus viraux de Bill Posters mettant en scène aussi bien Marcel Duchamp que Kim Kardashian, le détournement que Lou Fauroux fait du clip de Britney Spears Lucky, les vidéos de Pauline Bastard mettant en scène Alex et la mécanique de la « fabrication » d’une personne, sont des œuvres exigeantes, qui ne vous habitent pas d’office, demandent une attention renouvelée pour ne pas simplement les consommer. Pour comprendre, plutôt que zapper. On n’est plus entraîné.e.s.

Une nouvelle génération de créateur.ices l’est tellement plus. Plus outillé.e.s, plus souples, on les voit ici absorber les technologies et les images sans se perdre, en gardant leur statut d’artiste, en restant à l’origine alors qu’ils multiplient les sources : il faut les suivre et s’accrocher…

Anna Labouze et Keimis Henni concoctent un final bien pensé, plutôt apaisé et énergisant. Ils reconnectent la génération artificielle à la génération humaine et à la plus grande magie – celle qui a tout pour relever de l’illusion la plus folle, mais qui est une réalité avérée : la naissance d’un enfant.

En l’occurrence celle du bébé de Holly Herndon et Mat Dryhurst. Juste après avoir accouché, Holly Herndon tombe dans un coma. Elle s’en réveille habitée par des visions incroyables de son nouveau-né chantant dans une chorale. Aidés par l’enregistrement du récit de ce rêve et par leur usage ultra brillant des générateurs d’images par IA, les deux artistes et parents produisent une vidéo, « I am here », qui entremêle le plus humain de l’humain à l’algorithme d’une façon spectaculaire.

Elle met à nu, comme le mur de papiers peints de Dhewadi Hadjab, une intimité réelle ; et le cœur battant de ce qui fait l’expérience incroyable de la vie.


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