Biennale de Venise – « Minor Keys »: deux salles, deux ambiances

J’ai décidé de démarrer la visite de « Minor Keys », l’exposition générale de la Biennale d’art de Venise imaginée par Koyo Kouoh et largement mise en oeuvre par son équipe curatoriale suite à son décès un an avant l’ouverture, à partir d’une interprétation personnelle de la notion : les ‘tonalités mineures’ seraient celles qui crient le moins à plein poumons, moins triomphales, plus assourdies (peut-être parce qu’elles ont été assourdies) voire étouffées, mais aussi plus sensibles, subtiles, qui donnent à toute musique sa profondeur, sa personnalité, sa mélancolie ? Dans son très réussi texte d’introduction, que je ne lirais qu’à l’issue du Pavillon International, Koyo Kouoh parle bien des ‘signaux persistants de la terre et de la vie’, de ‘petites îles aux riches écosystème’, des fréquences basses qui procurent joie et ‘connectent aux fréquences de l’esprit’.

Alors, est-il des effets et des sensations de ces oasis de résistance dans un monde en feu ?

Disons-le d’office : rien dans l’explosion de matières, de textures, de couleurs, dans la profusion d’histoires racontées et entrelacées, dans le poids psychique portées par les oeuvres, dans les esthétiques baroques, dans l’atmosphère parfois engloutissante du parcours, rien dans l’ambition immense de nous faire tourner la tête vers les sonorités cachées sous le brouhaha, rien dans la mélodie ultra expressive de cette partition réellement collective ne me donne le sentiment d’être ‘mineur’.

Je suis bienheureuse d’avoir commencé ma visite par le Pavillon International , pourtant découvert après une journée passée dans les Giardini. La promesse de toucher la corde sensible, de dépasser la juxtaposition d’œuvres pour composer une atmosphère accueillante, de rendre l’expérience (voir billet 1 sur Venise) de l’art personnelle, s’y réalise. Pour la première fois en cet endroit, j’ai en effet eu le sentiment de pouvoir mener la visite à un rythme soutenable, comme invitée dans une grande maison où il se serait s’agit de rencontrer pour la première fois des membres éloignés de la famille.

Ou alors, ce sont les hormones ?

Hospitalité, inquiétude, et souffle

Les plantes poussent sur l’immense façade soudain adoucie du Pavillon International, dont je réalise seulement a posteriori qu’elle est aussi couverte de briques qui réchauffent sa surface blanche. Otobong Nkanga est passée par là, et pare ce bâtiment grandiloquent de tous les atours d’un foyer.

Pourtant, une inquiétude me saisit après avoir franchi le premier sas. Le costume de plumes et de perles de Bieg Chief Demond Melancon me rappelle la découverte de l’excellente exposition Black Indians du musée du quai  Branly.  Seyni Awa Camara, mes amis qui la collectionnent. Je cherche le connu. En découvrant le travail de Werewere Liking (dont je ne connaissais le nom que côté écriture) ou Beverly Buchanan, au parcours passionnant, je me sens démunie. Trop à apprendre et découvrir, d’un coup.  La montagne me semble immense à gravir. Par où commencer et comment se connecter, combien de chemins pour combien d’artistes aurais-je l’énergie d’emprunter ? Une prise de conscience pas évidente : je réclame à corps et à cris qu’on nous sorte des sentiers battus, et soudain la perspective d’un long labeur de débroussaillage me gèle sur place.  Vérité de nos envies.

Je me sens jugée par le symposium d’animaux sculptés de Célia Vasquez Yui  – mais je ne le prend pas personnellement, je sais que c’est le genre humain qui fait n’importe quoi, et petite souris sous le regard des groupes de sculptures anthropomorphes recomposées en matériaux de récup de Daniel Lind-Ramos, hommage aux évadés de l’esclavage, je décide d’apprécier cette position.

Finalement, je retrouve mon souffle. D’abord de nouveaux ancrages connus et appréciés avec une salle dédiée à Wangechi Mutu puis les nouvelles peintures de Manuel Mathieu. Maintenenant, je laisse le vent des impressions changer l’atmosphère de mon cerveau asphyxié par ses réflexions intellectuelles en vase clos, je me laisse cueillir – par ce qui vient.

Les peintures cosmiques de Kambui Olujimi, des corps évanescents, flottant sur des surfaces texturées, lit d’algues, poussière d’étoile ou peaux animales.

Les sculptures naïves mais vaguement violentes de trios humains entre sommeil et sexe de Sabian Baumann me cueillent, et son ‘homme radis’ tout droit tiré d’un étrange livre pour enfant me ravit. J’ai envie d’en savoir et d’en voir plus.

Les vues abstraites de Mohammed Joha – tranches de couleur rectangulaires empilées sur fonds bleus – attirent comme un patchwork à la De Staël. Ce sont des vues de la casbah de Gaza : Minor keys, maxi sujet.

Sans creuser les raisons et les parcours de chacun.e, j’ai vraiment le sentiment d’assister à un spectacle en duo dans la salle qui fait dialoguer les grandes banderoles de papiers washi imprimées de motifs minéraux et élémentaire par Alexa Kumiko Hatanaka avec un mur tissé de milliers de gants rouges par Ebony G. Patterson, habité de fleurs pétrole, et dont le verso ressemble à une installation de Christian Lacroix, (on en reparlera, Fondation Dries Van Noten

Chez soi, avec les autres

Et dans un même glissement, je prends le temps d’apprendre à apprécier les dessins légers de Hala Schoukair, et m’autorise à regarder longuement les fleurs de Wardha Shabbir, une forme de beauté pure.

Et puis, le puissant accueil de Marcia Kure. De grands dessins manuscrits sur aplats de couleurs douces, teintes bleues et rouille, en regard de sculptures suspendues de bustes féminins tressés de cheveux synthétiques qui se balancent lentement dans l’air déplacé par le passage des corps. La lumière est basse, c’est le moment de la pause. Face à l’installation Network V, les sybilles dessinées par Alice Maher ploient sous le poids de leur dense chevelure. « I feel you, sister ».

Ici, comme ailleurs, des assises posées sur des tapis, accueillent les visiteuses et visiteurs alanguis en toute tranquillité. On peut s’arrêter, rêvasser, se laisser gagner par la poésie.

Là, c’est mon épiphanie.

En fait, non, je n’en n’ai pas marre de l’artisanat, du geste, des savoir-faire, des fleurs et des paillettes, de la céramique et des oiseaux.

 Je me sens au contraire très reconnaissante d’être ainsi accueillie au sein d’une troupe de femmes (majoritairement, eh oui, l’ordre habituel déjà chahuté en d’autres éditions a été renversé ici, ciao presque tous les white males over 50) dont les travaux d’aiguille et de cheveux, entre autres, dont les rêves et les délires, dont les tentatives, les obsessions et les engagements ont si longtemps été déconsidérés alors qu’ils sont ancrés dans la vie, dont il font bouger les lignes parfois un millimètre après l’autre, avec un courage et une volonté en béton armé.

Ici, rien ne dit si littéralement la rébellion, la difficulté ou la résistance. Contrairement à l’exposition que nous verrons plus tard à l’Arsenale, les histoires politiques ne sont pas tant ici explicitées, pas aussi directement.

Je me sens enveloppée de quelque chose. Sous cette surface moelleuse, familière, un univers de contraintes, d’opposition, de baillons, de réactions bouillonne. C’est le poids du monde que portent en chevelure les femmes de Alice Maher. En dessous, la colère, et tellement plus.

Et c’est peut-être bien ça, la vraie tonalité mineure : pas l’absence du politique, mais sa sourdine, alors qu’à l’Arsenale, dès le lendemain, ça crie et ça explose.

Je retrouve pour finir avec plaisir le travail de Billie Zangewa, dont je me rappelle qu’elle m’assurait, au fil d’une conversation, que si tout un chacun dédiait une heure de sa semaine à la pratique des ‘crafts’, la société serait pacifique. Ses tapisseries précieuses sont pourtant arrachées, il manque toujours un morceau d’étoffe : identité fragmentée, abandon?

J’en ressors à la fois posée et étourdie.

Symphonie psychologique

Le  lendemain : L’Arsenal. C’est le vortex.

Chaque cartel raconte un parcours singulier, pas forcément connu, lié à des histoires politiques, culturelles et personnelles qui réclament une énergie renouvelée pour les faire sienne à chaque pas.

Il faudrait être capable de se pencher à la suite sur le passé belge avec Léopold II en compagnie de Berni Searle, le récit d’une nécropole d’esclaves révélée par un ouragan en Martinique en 2007 (film de Florence Lazar), l’odeur du père décédé de Carsten Holler, les traces des familles de Avi Mograbi et Ali al Azhari à Beyrouth, Jaffa, Safuriyya, Tel Aviv. Tout ceci après être entrée en résonances avec les poignantes scènes de rue de NYC produites par Rose Salane, où dialoguent mères et filles d’origine coréennes ou haïtienne, trio de jeunes femmes dont la famille libanaise compte un frère traumatisé et une grand-mère mourante, et d’autres personnes-personnages en proie à la vie. Cette « symphonie psychologique » de la ville en mouvement me semble personnifier l’exposition, qui demande un engagement énorme.

Je m’épuise devant tant d’autres sujets pertinents, et j’en viens à m’agacer devant des motifs ou des textures qui me semblent déjà trop vus (terre cuite, objets de récupération, tressages, grands-mères, paires de seins et formes dites naïves) alors que je sais bien que c’est un peu de mauvaise foi…

J’ai juste le temps d’être captée par les photos de Sandra Knecht devenue animal de ferme, de repérer une magnifique sculpture, diamant retenant de la terre, parmi l’installation foisonnante de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, de m’arrêter à regarder se dérouler la vie d’un entrepôt à fleurs du Pays bas filmées par Éric Baudelaire, un peu plus longtemps que devant le film de Kader Attia. Je m’éteins.

« C’est inhumain » me dit mon amie. Oui, parce qu’après, on enchaîne….

Comment a été conçue l’expérience de la Biennale, originellement ? Et aujourd’hui encore, quel que soit le discours et la volonté dont on voit bien qu’elle a présidée à ce Pavillon ‘doudou’… la violence de l’exigence est toujours là. Qui donc peut absorber des milliers d’œuvres, ces milliers de pas, ces milliers de formes et d’histoire dans des conditions viables ? Que peut-on bien retenir de cette masse de découvertes, de mises en contact, de formes et de voix ? Quel rebond?

Quelle position adopter pour naviguer au milieu de tant de propositions, tant d’expositions, dans la ville, sans verser dans la boulimie nauséeuse ? Quand on n’a pas le fil rouge de l’article commandé par un journal à écrire, une recherche précise qui aiguille les visites, j’ai l’impression que l’on trouve sa cadence, pour se sauver, autour de quelques premières impressions ou sujets que l’on va agréger ensuite, comme pour conserver une colonne vertébrale.

En l’occurrence pour moi, les premiers pas avaient été, déjà, auprès des arts dits appliqués : cela reste une étape pour tenter de retracer ce qu’il me reste du reste de ma Biennale 26…

Question de label

Par souci de simplification d’abord puis parce que cela me questionne et n’est pas une pratique courante dans la review d’expo, j’ai décidé de ne pas mentionner la nationalité des artistes cité.e.s ici.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *