« Et alors, qu’as-tu pensé de la Biennale ? »
« C’était bien ? »
« T’as aimé quel Pavillon ? »
Difficile de résumer ainsi l’expérience et la mise à l’épreuve (voir billet 1) qui consiste à ‘faire’ la Biennale de Venise.
Pire : la question de « ce que l’on a préféré ». Elle me met toujours dans l’embarras, comme une interro flash éclair que je n’aurais pas préparée. En même temps, l’exercice est plus que pertinent pour un blog qui s’interroge sur ce qui reste une fois que l’on a quitté les œuvres, les expos, les lieux …
Nous sommes fin août, mon séjour de Biennale date de plus de deux mois et je me suis m’évertuée fin juillet à me souvenir, sans l’aide de notes ni surtout de photos. N’est-ce pas l’épreuve ultime ?
Hélas, je sais déjà bien ce que j’ai partagé de mes pérégrinations en stories sur Instagram : ma mémoire la plus évident se trouve d’abord là.
Je dois tirer sur ce fil pour détricoter le stock ‘visuel’ en un souvenir plus complet, plus ouvert, connecté à mes pensées d’alors, à mes sensations d’alors, à mes propos et ma compagnie d’alors.
S’il faut résumer – car il le faut, sinon vous allez mourir d’ennui : ce fût plutôt fondations que pavillons.



Hé oui, force est de constater, au fil de 5 jours de pérégrinations, la puissance des initiatives du domaine privé. Et que Venise est, comme les autres, incroyablement enserrée par les acteurs du luxe et de la mode. Tout ceci était pourtant évident, depuis des années : la Fondation Prada, la Collection Pinault se sont ajoutées aux historiques Peggy Guggenheim, à Berggruen, les palazzi pullulant d’initiatives privées dont les ambitieuses monographies d’artistes tenues, avec le soutien de leur galerie.
Et pourtant, pour moi, c’est avec l’ouverture de la Fondation Dries Van Noten (pourtant une institution culturelle à but non lucratif dédiée à l’artisanat, et non une extension de la maison du même nom), la présence de Bulgari en partenaire principal de la Biennale officielle en 2026 et comme nom de la fondatrice de la Fondazione In Between Art Film, que je réalise, physiquement, cette présence de tous les instants pour la première fois.
L’écrin et les bijoux
Et pour la première fois aussi, et ce n’était pour pas pour m’en lamenter, j’ai vu des robes et des bijoux présentés dans le cadre de la Biennale.
Que, petite-fille des dentelles de Tournai, j’aime la mode de Dries van Noten et porte aux 5 d’Anvers une considération toute familiale, n’est sûrement pas étrangers à ma sympathie première pour l’initiative. Pas plus que des années de travail à croire et défendre aussi que ‘les arts décoratifs sont devant nous’ (selon une formule que je n’ai pas inventée).On ne peut que s’incliner devant la qualité de l’exposition inaugurale et les ambitions de la fondation de Dries Van Noten, installée dans le Palazzo Pisani Moretta.
Quelle débauche de perspectives magnifiques et finement orchestrée, d’ambiances troublantes, de mariages réussis entre l’espace, l’architecture et les objets, les photos, les vêtements (Comme des Garçons, Lacroix), entre le mouvement et immobilité, entre l’ancien et le nouveau, entre la dose d’explications et la liberté des sensations, entre lumière et ombre, patrimoine et nouveautés.





Une salle consacrée aux chaises, qui ne pourrait qu’inspirer un musée de design, un palais des glaces capable de mettre en valeur différents types de travaux sur le verre, verreries de Ritsue Mishima et chandeliers si ‘Belle et Bête’ de Alexander Kirkeby et d’intéresser même les publics les moins versés dans l’artisanat .
Difficile de distinguer exactement ce qui tient du génie des lieux, de la puissance de la scénographie, du commissariat de Dries Van Noten et Geert Bruloot, et des qualités propres à un vase de cristaux incroyable de Isaac Monté, des broches Codognato, d’une céramique vivante de Kahori Kurihara, des prodiges de Misha Kahn.
On s’autorise ici à se rouler avec délectation dans un bain mêlé de jouissance esthétique, de démonstrations techniques, de libido créative. La vitalité des artistes artisans exposés est sensible, réelle, pas juste un discours.
Ainsi les trompe-l’œils de l’atelier Lachaert Dhanis, la folie furieuse du sculpteur Joseph Arzoumanov avec son jeux d’échecs dont on n’imagine pas qu’il puisse en exister ailleurs que chez Des Esseintes, Proust ou les frères Karamazov (pour l’excès). Et ce calice de Misha Kahn percé de pierres précieuses, et mis en scène sur un petit socle en mouvement : à la fois éternellement sacré et totalement disco, qui fait naître le rêve absurde d’avoir ce genre d’installation chez soi (hein, d’autre que moi l’ont manifesté, si si).
Son titre manifeste The Only True Protest is Beauty , inspiré par Phil Ochs, un activiste américain est cruellement pertinent, à l’aune d’une exposition assez extraordinaire et singulière, ou d’un cri du cœur personnel. Bien sûr, résistons, par là. Et les engagements annoncés de la Fondation sont bien enthousiasmants.
Mais cette idée de ‘résistance’ ou de protestation par la beauté laisse un goût amer quand on la met en perspective avec tous les tenants et aboutissants des phénomènes sus-cités i.e surreprésentation des initiatives privées dans la ville, patrimonialisation à outrance des maison, extension culturelle du domaine des marques, luxe partout, parfum dans la boutique à la sortie – et que l’on se rappelle que cette exposition à bien des égards enchanteresse est réservée à une élite capable de payer son membership en duo 42 euros pour une visite, après avoir supporté les indignes manipulations pour y accéder ( Créer un compte en ligne ? Un password ? Réserver un créneau, aaaarg ? The only protest is getting a regular ticket desk please…)
Je continue en toute honnêteté, fondation après fondation.

Les meilleurs textes du monde ?
Évidemment, comme d’habitude, proposition impeccable d’intelligence et de précision à la Fondation Prada. « Helter Skelter », une mise en regard absolument brillante par la commissaire Nancy Spector, entre Arthur Jafa et Richard Prince. Ces deux artistes « appropriationnistes » sont américains, et prélèvent images et motifs dans leur culture pour la critiquer. Aucune des œuvres de Jafa exposées ici ne me bouleverse à la mesure de son film manifeste ‘The anwser is death’ – bien que sa version « noire » de la sanguinolente fin du film ‘Taxi Driver’ était très impressionnante. Mis à part ses panneaux photographiques étrangement annonciateurs du réchauffement climatique, et un grand panneau inspiré des Women de De Kooning, je ne me rappelle aujourd’hui que peu les pièces exposées de Richard Prince… Mais ce que ne disent pas les œuvres naturellement, les textes qui tissent les liens entre elles le transmettent avec une telle finesse, dévoilant des sujets communs, des pulsations de concert – et ce sont les cartels fantastiques qui m’ont donné le plus de satisfaction lors de cette visite.


Portrait d’un robot, gloire à l’art vidéo
Au complexe de l’Ospedaletto, la Fondazione In Between Art Film clôturait son triptyque d’exposition « Trilogy of Uncertainty », commissariée par Alessandro Rabottini et Leonardo Bigazzi, par Canicula », par une livraison aussi excellente que les deux dernières. J’adore que ce programme me rappelle, si besoin est, à quel point l’art vidéo contemporain est pertinent pour parler du monde, partager des émotions autant que des idées. Comme il peut atteindre, quand on le rencontre comme ici dans les meilleures conditions possibles, des sommets de beauté, de poésie, d’engagement, de nouveauté, d’ouverture.
Avec le film de Yuyan Wang, construit sur le postulat assez simple d’un montage d’images existantes consacré à la construction, à la vie, à la réparation des robots, j’ai touché du doigt ce qui me manquait ailleurs. « Boring Billion » : rien de traditionnel, rien d’attendu mais rien de pseudo scientifique ou se prétendant innovant. Pour une fois, rien de personnel, pas une histoire humaine mais au contraire un projet d’une ambition universelle, comparable à celle des Rougon Macquart de Zola mais côté technologie 21ème siècle : dresser le portrait d’une nouvelle ère, contribuer à une nouvelle histoire de l’art dans laquelle le motif, la figure, le corps du robot prenne place, yeux, pattes, mouvement, relation à l’humain. Tout crie au vivant partout dans l’art, et il était grand temps ! Mais ici, c’était le non-vivant, et il fallait le voir et je le voyais ici comme dans une grande première fois. Une vraie révélation.
Documentaire ou installation, bain de beauté ou explication politique, les films plus ou moins esthétiques, contemplatifs, documentaires, sculpturaux et immersifs de Massimo d’Anolfi et Martina Parenti, Lawrence Abu Hamdan, P. Staff étaient aussi tout à fait passionnants, à découvrir dans le labyrinthique à la Kubrick aménagé dans les anciens locaux de cet hospice pour enfants abandonnés.
A l’inverse, dans le rapport à ce monde plus si nouveau, celui des algorithmes, de l’intelligence artificielle et de la technologie, l’exposition cortiquée ‘Strange Rules’ au Palazzo Diedo pour la Fondation Berggruen m’a laissé sur ma faim. J’ai trouvé le propos difficile à suivre, les œuvres austères, le tout aride, ne s’offrant pas facilement malgré la séance de méditation gracieusement offerte. J’aurais aimé avoir compris ou apprécié, mais je peux dire qu’hélas, je n’en n’ai retenu que peu – les Plantoid de Primavera De Filippi aux esprits contractualisés dans la blockchain, le mystérieux monde limousin édité par IA de Fabien Giraud, The Feral.


Et enfin, à la Fondation AMA, Ed Ruscha qui met en miroir Venice USA et Venezia, Italia, ainsi qu’un grand nu cash de Jenny Saville dont j’ai loupé l’exposition monographique mais pas sa photographie photocopie nue si bien mise en valeur au Palazzo Vendramin, aux côtés de Francesca Woodman dans une exposition sur le désir et la rupture, « Outta Love » organisée par Stallman Galleries.
Trop chargé, l’amour, la question d’aimer ou non.
Alors pour les Pavillons, amusons-nous : en deux à 4 phrases ce que je retiens de ceux dont je décide de parler.





Autriche : certes, une femme qui sonne de son corps nu et musclé la cloche géante d’urgence de notre réchauffement climatique en même temps que San Marco carillonne, c’est puissant. Une vision orchestrée par Florentina Holzinger. Pour autant, ne pas confondre faire la queue parce que la jauge est petite avec faire la queue parce que c’est exceptionnel.
Espagne : à première vue, cela paraît simplement malin, d’avoir recouvert les immenses murs du Pavillon de collections de cartes postales classées selon les thématiques. Au final, Oriol Vilanova incarne physiquement la question de l’abondance d’images, de ce qui reste de toute cette production, de notre culture visuelle et notre mémoire : super fort.
Danemark : avec qui découvre-ton le principe des sperm races et se retrouve-t-on à regarder des actrices hyper détente qui se font mutuellement sauter les énormes seins, en tout naturel ? Avec le Danemark, qui nous ouvre, avec culot, les yeux sur ce qui est vraiment frais, aujourd’hui (etv pas il il y a 5 ans) – l’artiste est Maja Malou Lyse et la commissaire l’excellente Chus Martinez.
France : Je ne ressens personnellement rien de Saturnien au sens d’intense, tragique, désespéré ou mélancolique. Je me laisse porter mais je sens que je ne comprends pas, comme cette phrase qui met en comparaison des catégories si différentes et me reste opaque : « entre agriculture et abondance, YtoBarrada construit un espace où les formes opèrent comme stratégie à la fois esthétiques et politique. »
Allemagne : c’est bien fait – esthétiquement le pavillon recouvert de mosaiques taggés de Sung Tieu et les salles couvertes de frises d’objets ou de sculptures de Henrike Naumann – et c’est intelligent, ce dialogue extérieur-intérieur, les questions socio-politiques traitées au niveau du design de l’archi d’intérieur. Que dire de plus ?
Japon : Est-ce que je veux balader un bébé pendant la durée de la visite ? Hell no, Ei Arakawa-Nash, nous qui portons beaucoup d’habitude, sommes justement ravie d’être un peu libérées ici. Évidemment, la vision de visiteurs.euses penché.e.s pour changer des couches dans un pavillon, je suis heureuse de l’avoir eue et elle fait sens. Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander si la proposition aurait été reçue différemment, par le public, la critique, etc, si l’artiste était une femme ?
Au Pavillon des Bahamas, oui Lavar Munroe, exposé ici en hommage et dialogue avec un artiste décédé, John Beadle, a tout pour être branché. N’empêche, ses processions de personnages pailletés, parfois habillée de matériaux et de textures, sur fonds ravaudés de collages – patchwork aux colorations cosmiques, les larmes et le rituel, ça marche.
Lettonie : un collectif, yes. Le duo d’artistes Mareunrol dialogue un festival expérimental de mode, les archives des Untamed Fashion Assemblies (UFA). La mode c’est politique, on l’a compris. Alors l’inclure ici en imaginant un backstage utopique, mettre en scène l’ atmosphère des coulisses des espoirs et des risques, c’est vraiment original et vraiment à suivre.


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