Le grand vortex

https://youtu.be/nMDlal5tQP8?si=h21Za3bzs9oz–Qn
Quand sur notre boucle d’amies de l’art, l’une d’entre nous a partagé cette publicité de Christie’s diffusée en ligne, qui voit Nicole Kidman sortir d’un ascenseur pour s’approcher de Danaïde – portrait de sa muse sculpté par Constantin Brancusi en 1913 – puis la jauger avant de se mettre à pseudo-danser sensuellement devant elle, nous étions plus que perplexes.
Bouche bée.


Mon fils aurait qualité la sensation de « Gênance » mais je pense que le mot ne suffit pas à décrire l’ampleur de notre embarras : honte cuisante pour le traitement infligée à cette œuvre, devenue une espèce de produit d’appel dans un contenu désincarné de la typologie pub de luxe ou de parfum sans odeur, gêne pour Nicole Kidman à qui on aurait souhaité avoir le loisir de rencontrer cette œuvre puissante autrement qu’en étant obligée de secouer son brushing devant elle, fatigue immense de ce grand gloubiboulga qui culture-wash David Bowie (« Golden Years » en BO parce que doré, hein) en même temps que les attendus trois B (LouBoutin, Botox – et Brushing, donc), les plans tournants pour mimer des émotions fortes. Et incompréhension, incompréhension : qui a pensé à cela ? Comment cela a-t-il été justifié? Où veut-on en venir, vraiment ? Au-delà de de faire monter la sauce pour une œuvre de la collection privée de S.I. Newhouse mise en vente par la maison à New York le 18 mai, j’entends.
Quoi ! Vortex : un visage de sculpture moderne traité comme un produit de consommation de luxe, au même titre que celui d’une actrice qui fait vendre des articles de mode et qui, comme toutes les autres, est sujette à des tentatives permanentes d’objectification ? Il faut une femme-objet pour intéresser à une sculpture en tant qu’objet de luxe ?
Avec les amies, nous nous sommes promis d’aller plus loin.
Est-ce qu’on avait envie de pleurer, de vomir, de crier, ou de danser, plus librement que Nicole, délestées de talons et de sacs, sur le volcan ?

Ce sont finalement nos chers collègues anglo-saxons qui réagissent. Ils sont si efficaces sur les sujets de cultural studies. Great Art Explained interroge avec un sens de la formule qui fait mouche : « is this wealth porn necessary ? » rappelant que la pub a coûté des millions, que l’oeuvre de Brancusi, issue de la collections d’un mogul des médias, a finalement été vendue 107,6 millions de dollars frais compris, et faisant le lien entre François Pinault, propriétaire de Christie’s, et la Creative Artists Agency qui représente Kidman. Quant à l’historienne de l’art Carrie Scott, elle est parfaite sur la synthèse ultime : Kidman, qui a passé des années à sculpter et travailler son propre visage, aurait pu s’approcher bien autrement de l’œuvre d’un sculpteur qui a passé sa vie à chercher l’essence des choses par le travail de la forme.
En quelques mots : à l’ère de l’économie de l’attention, une sculpture de Brancusi n’est toujours pas un sac à main, mais la trace d’un artiste qui a changé le cours de l’histoire de l’art, de nos visions et de nos imaginaires.
Libérez Danaïde. Et nous, on ira voir l’expo sur Giacometti surréalistes, des objets comme des sculptures, pour se nettoyer les yeux et l’esprit.

ps : le pire? Je viens de lire que cette production serait inspirée d’un film de Man Ray mettant en scène Lee Miller qui interagit avec une sculpture de Constantin Brancusi… je vous laisse respirer toute la différence (il s’agirait de l’oeuvre Princess X, dans un opus de 1933 : https://www.instagram.com/reel/DPO2jGsDHK9/)
Et commenter!


Laisser un commentaire