vue de la rotonde

Clair-Obscur

vue de la rotonde
Collection Pinault

Malgré son titre peu attractif, qui sonne comme le passage obligé d’un exposé de licence d’histoire de l’art ou une expression banalisée par trop de tièdes formulations littéraires ou publicitaires, l’exposition à la Bourse de Commerce vaut évidemment la visite.

Pas tant par les thématiques (le sacré, les ombres, la nocturne, le rituel) que convoquent ce fameux motif – finalement de l’obscur bien plus que du clair –   mais par la scénographie au cordeau qui joue très littéralement de ses effets visuels pour notre plus grand plaisir, projetant les ombres des sculptures de Germaine Richier ou la superbe tortue de Maria Martins, donnant du sens à la transparences des vitrines de la Rotonde qui elles même donnent du corps aux œuvres de Laura Lamiel.

On admire la matérialité de la lumière, la qualité de la mise en valeur de l’espace pour créer des recoins et des parcours, et on s’impressionne des moyens mis en œuvre pour réaliser ces humbles raffinements – spots, rails, mises à distance et socles de toutes natures – que seul un contexte économique favorable et une volonté sans faille peuvent rendre possibles.  (Parenthèse un rêve pour le service public.)

Sigmar Polke, Axial Age, 2005-07

La salle consacrée à Sigmar Polke est à cet égard particulièrement impressionnante : l’hallucinante structure métallique qui soutient les immense panneaux de l’installation monumentale Axial Age, semble même redoubler le propos de la peinture elle-même, en jouant un deuxième niveau de lecture, insistant sur la matière et l’opacité derrière les toiles alchimisées.

Hors effets, hors sujets, c’est surtout la présence d’artistes aimés et relativement rares, qui donne du plaisir.

Éternellement émue par Robert Gober, comme si son son sac torse mi-homme mi femme ou la jambe plantée d’une bougie et sortant du mur, étaient les mobiliers d’une maison de famille d’enfance.  Je réalise aussi à quel point il était pertinent sur la fluidité de genre, mais de façon tellement différente et 90s.

Et Alina Szapocnikow, dont j’ai manqué la rétrospective grenobloise qui semblait incroyable et dont je porte toujours la trace nostalgique de la révélation au WIELS à Bruxelles. Quelques dessins étonnants, 5 belles sculptures, un film extraordinaire mais diffusé sur mini écran, bien sûr ce n’est pas assez ; et un cartel si résumé – corps, camps de concentration, cancer –  alors qu’il me semble qu’on devrait en dire tellement plus. Mais je comprends, c’est dur, il faut aller au plus synthétique et juste, alors que cette œuvre est immense, pionnière, forte, singulière.

Je reste frustrée, quand même.

Qu’en serait-il pour quelqu’un qui rencontre ces artistes pour la première fois ? C’est là que j’aimerais inviter d’autres voix.

En revanche, se régaler de ce bonhomme éponge de Dubuffet, du mini film de 37 secondes reprenant ses minis sculptures et qui aurait une efficacité et une inventivité saillante sur Tik Tok, apprécier les nouvelles œuvres de Dan Vho, simples mais émouvantes (et pas tellement clair obscur, sinon plutôt hybrides), se prendre à se rappeler combien les films de Philippe Parreno (ici ‘La Quinta del Sordo’, autour de Goya), avec sa maitrise de la lenteur,  sont des bouffées de philosophie bouddhiste dans un monde épuisant du scroll Insta et de Netflix, et adorer découvrir que Yves Tanguy a fait des marine surréalistes, œuvres miniatures, au format paysage et au cadre bourgeois, que j’aurais adoré piquer pour les accrocher près d’un lit en mode « le feu sous la glace – les bourgeois ont micro-dosé. ».

tanguy marine
Yves Tanguy, Sans Titre, 1938

Enfin la découverte mi-figue mi-raisin de Victor Man dont la réalisation et le rendu sont remarquables, mais l’iconographie un peu attendue (Christ, Mantegna, les classiques Vierges à l’enfant).

peinture vierge victor man
Victor Man

Ma compagne de visite me fait remarquer à cette occasion, que la « nouvelle génération » de la peinture contemporaine est quand même bien avare de paysage. Le figuratif passe le plus souvent par les communautés, les groupes, les portraits – mais qui fait encore des champs et des arbres ? Quand on voit la jouissance inouie que procure à des publics très variés les peintures de printemps de David Hockney, y compris celles faites à l’Ipad, de difficile de comprendre pourquoi il faudrait se priver de ces thèmes ou lui laisser tout le boulot. Gros come-back des fleurs en ce moment, certes, mais pas tant pour les arbres, les vallées, les montagnes, les impressions de paysages, même un peu urbains. Et voilà que je quitte l’expo avec un doute : c’est quoi le paysage aujourd’hui – je pense photos des traces de blessure et de combat de Sophie Ristelhueber, aux champs et labours désespérés de Kieffer, aux détails et immensités dans les photographies de Wolfgan Tillmans, aux flots de Peter Doig, aux réminiscence des architectures de Chirico chez le jeune Leonardo Devito. Mais je me sens soudain en doute et en manque de connaissance : allons creuser, en parler…


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