Vivre de minimalisme et de camembert

Par un chaud vendredi de juin, je suis arrivée aux confins de la ligne 13. Le tram qui m’emmène à destination fait un arrêt à la station « Soleil Levant » et j’ai déjà l’impression de faire partie d’un épisode de série étrange, d’être plongée dans un récit naïf et doux comme celui d’une BD des années 50. J’adore quand le quotidien se charge soudain d’une étincelle de magie qui donne l’impression qu’une aventure se profile.

La mienne, ce jour-là, c’est de rencontrer Nicolas Boulard, un artiste contemporain français qui consacre depuis des années ses recherches au fromage – mais aussi au vin, et au pain.

Le tram me dépose face à la grande façade blanchie d’un marchand de pneus, dont le nom se détache dans une police vintage qui me confirme qu’ici, je suis dans une case de Spirou et Fantasio (la turbotraction arrive). C’est cohérent, puisque de l’autre côté de la route se déploie une cité-jardin au look totalement belge – ou anglais, ou néerlandais – avec ses petites maisons, ses immeubles réduits, la brique et les jeux pour enfants.

C’est la première fois que je rencontre vraiment Nicolas Boulard, dont je connais le travail depuis longtemps. Je ne peux donc pas d’office lui jeter au visage les questions qui me taraudent : « Mais enfin, qui es-tu ? Alors, c’est quoi la vie d’un créateur qui travaille sur le morbier et les conceptuels américains ? Qui as-tu croisé sur ton chemin – qui t’a inspiré, soutenu, avec qui tu en parles depuis des années ? Imagines-tu combien la description de ton activité paraîtrait proprement incroyable à la plupart des gens en dehors de notre milieu artistique ? » Je ne veux pas non plus parler déjà des Monty Python, parier sur l’absurde et l’humour. J’attends de voir comment se déroule la suite.

Nicolas Boulard est un artiste qui ne laisse pas de traces. Les copeaux de bois issus de la réalisation du Pain sont restés au sous-sol, et l’atelier-salon est immaculé, comme un espace d’exposition élégant à l’odeur vaguement humide : un lieu de vie orné d’une Colonne sans fin en bronze, composée d’un assemblage de formes pyramidales de Pouligny-Saint-Pierre, un morceau de gruyère doré posé désinvolte sur la table derrière laquelle est coincé un vélo, au mur la surface d’un Bleu de Savoie de 1,5 m de diamètre comme une lune en laine et feutre, et puis quelques bouteilles de vin, le canapé et, bien sûr, sur le bureau, les nombreuses lectures fort intellectuelles du bonhomme.

Nicolas Boulard est en effet un esprit conceptuel, qui produit des camemberts artistiques et des nuanciers de bouteilles de vin. Son projet Specific Cheeses, démarré en 2010, associe par exemple les formes du Minimal Art et celles des fromages français. Quand je l’ai découvert, via une amie membre de sa confrérie, il m’a provoqué un ravissement joyeux. Il en a fallu de peu pour que je tombe amoureuse : du fromage, des fanzines, une esthétique léchée et aboutie.

Son travail est à l’intersection de tout ce qui me plaît : une passion pour la structure et la cosa mentale, mais qui accueille la poésie, et puis le réel, le vivant, et même le plaisir de la bonne chère, redoublé par l’humour. Le tout fusionnant pour produire ce graal : un regard à la fois intelligent et pointu, décalé et ouvert.

Mais peut-être est-ce que je me trompe ? Je n’ai pas retracé son parcours, lu d’entretiens ou d’essais dédiés. Ce jour-là, je veux juste savoir ce qui fait qu’on devient lui, ce que ça fait aussi d’avoir cette place dans la société. Les mots de liberté, humour, acceptation, snobisme, beauté, simplicité-complexité me tournent en tête : à quoi se raccroche-t-il, quel est son chemin là-dedans ?

Nicolas Boulard fait en fait aujourd’hui ce qu’il fait depuis qu’il est enfant. Il a suivi les habitudes et les façons du jeune garçon qu’il était, qui réfléchissait, s’intéressait, curieux, aux processus et aux idées, et dans le même élan bricolait et mettait la main à la pâte dans la maison de sa famille de vignerons-producteurs champenois. Il a reçu suffisamment de soutien de la part de parents pas versés dans les arcanes de l’art contemporain pour ne pas tenter, de ce que je comprends, d’être quelqu’un d’autre ; certes, il lui a fallu s’inscrire dans une école d’arts décoratifs et pas seulement d’art pour les rassurer, mais l’ouverture d’esprit était là, qui lui a laissé poursuivre ses recherches, tant intellectuelles que concrètes.

Un long séjour au lycée, dont les enseignements n’étaient pas vraiment adaptés à sa personnalité, lui a donné l’occasion d’aller dévorer les ouvrages d’histoire de l’art et d’art conceptuel de la bibliothèque, et d’en développer une passion – en même temps qu’il candidatait en école d’art, sans accompagnement, sur la foi de ce qui lui semblait complètement adapté à cet exercice, en ayant constitué un dossier d’ »autorisations à faire de l’art » demandées à sa principale de Lycée ou à son médecin traitant.

Voici un homme qui n’a cessé de se donner des autorisations : celle de fouiller là où ce n’était pas prévu (fouiller l’art venant du vin, fouiller le fromage depuis l’art contemporain), de détourner et contourner les règles complexes des deux milieux, sans irrévérence, avec volonté, dans une forme de constance sérieuse loin de la seule ironie cartoonesque.

Au cœur de son travail, une dualité fondamentale : la tension entre règles et principes – qu’ils soient ceux, un peu psychorigides, de l’art conceptuel, mais aussi ceux de la production du vin voire de la bonne découpe des fromages – et la sérendipité des processus organiques par lesquels, sans qu’on puisse les contrôler, les levures et bacilles transforment la matière pour créer notre trio hyper séminal pain/vin/fromage.

Car oui, si Nicolas Boulard est un artiste tout à fait installé, disposant de nombreux relais de soutien côté institutions culturelles, partenaires producteurs ou exploitants de vins, galerie et réseau de collectionneurs privés motivés, capables de mettre la main à la poche pour acquérir la surface de la lune en fourme pour plusieurs dizaines de milliers d’euros, il reste un dynamiteur doux.

Avec sa façon sérieuse et élégante de casser des codes, sa distance sur des sujets incarnés et rabelaisiens, la liberté qu’il nous laisse de nous marrer ou pas, d’apprécier l’absurde, la folie, le combat philosophique qu’on décide d’y mettre. « Non, les formes géométriques du minimalisme ne peuvent être organiques » ? C’est ce qu’on va voir, Donald Judd. Nicolas Boulard pousse l’abstraction au maximum à partir de ce qui constitue notre quotidien le plus basique. Réenchanter la banalité de la fermentation (en a-t-elle besoin ?) ou libérer le minimalisme ?

Pendant que Nicolas Boulard, sorti de l’École des arts déco de Strasbourg en 2002, avançait, des évolutions parallèles se produisaient dans la société : développement de l’agriculture bio, intérêt croissant pour le bien-manger, mouvement de « retour à la terre » affiché à coups d’esthétique ‘regain’ par les urbains bobos, revalorisation des traditions et savoir-faire artisanaux. Pour autant, il semble n’avoir jamais été récupéré, et a continué sa route, la tête plongée dans ses hybridations.

Depuis qu’il a publié en 2004 sa « critique du raisin pur » dans un Journal de la route des vins d’Alsace personnel et acerbe, Nicolas Boulard a produit un vin issu de raisins de supermarché à Reims (2006), un vin triste pour de vrai dans des Cuves mélancoliques (2016), planté un clos de Bordeaux au FRAC de Sélestat (2010-21), et construit de magnifiques nuanciers de bouteilles (vin, vinaigre, huile d’olive). Il réactive une fois par an, en associant un.e artisan.e fromager.ère, une institution culturelle et une confrérie choisie, ses douze moules à fromage inspirés des dessins de Sol LeWitt, à travers un rituel dédié, performance collective.

C’est aussi un allumé qui tente la folle reconstitution de l’histoire du fromage dans l’histoire de l’art à coups de publications.

Pour l’édition 26 d’Art Paris, avec la galerie 22,48 m², son stand au cordeau, associant élégamment art et design, avec un mobilier chic tout entier nappé de Stilton et de nouvelles marqueteries minimalistes colorées, offrait un spectacle réconfortant sous la verrière du Grand Palais. Oui, le ver est dans le fruit, le bacille est dans la pâte : nous sommes heureusement inoculés de cette folie-là, et la fermentation se poursuit…

Hâte de déguster la prochaine levée.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *